Le député de l’Hérault Christophe Euzet défendra une proposition de loi devant l’Assemblée le 26 novembre pour soutenir nos accents devenus les derniers bastions de la discrimination. Avoir un accent pénalise souvent les jeunes à l’embauche au détriment d’un accent standard imposé par les élites. Dis-Leur fait le point avec deux grands spécialistes de la question sur cette forme de racisme.

Oh putaing ! Il y a aussi les terminaisons de mots en « On » et en « En » très « chantants » ; les nombres « 47 » ou 45″ par exemple. Autant d’expressions, de syllabes rallongées et de prononciations qui trahissent le moindre provincial à Paris… L’accent est pourtant le sel de nos terroirs. que l’on vient rencontrer et que l’autorise mais qu’en… vacances. C’est le dernier bastion de la discrimination.

« Pour des Parisiens qui ont fait Sciences Po, c’est juste Ricard, pétanque et soleil… », fustige le député Sétois (Agir, ex-LAREM) Christophe Euzet qui porte une proposition de loi déposée en décembre 2019 visant à instaurer un délit de discrimination basée sur les accents est-elle utile ou futile ? Du Sud, de l’Est, de Corse, de banlieue, l’accent charrie toujours davantage de clichés.

« Mépris de la langue l’autre », « Forte discrimination à l’embauche »

Christophe Euzet, député de la 7e circonscription de l’Hérault. DR.

Son texte sera examiné en commission le 18 novembre et en séance à l’Assemblée nationale une semaine après, le 26. « Cette loi est indispensable ! », tranche Philippe Blanchet. L’universitaire, né à Marseille, est le coauteur de Je n’ai pas osé ouvrir la bouche… où il parle de ce « mépris de la langue de l’autre ». Socio-linguiste, professeur à l’université de Rennes, Philippe Blanchet est la sommité incontournable dans ce domaine. Il certifie l’existence d’une « forte discrimination à l’embauche », notamment chez les jeunes. « Il faut, dit-il, lire l’enquête à ce sujet de l’un des plus grands tenants de l’accent du Sud-Ouest, le journaliste Jean-Michel Aphatie qui a coécrit un livre paru début 2020 confirmant des taux importants de discrimination. »

Castex, objet de nombreuses railleries, dérapage de Mélenchon…

Cette proposition de loi, soutenue par de nombreux députés y compris de la région, est-elle une façon de participer à une prise de conscience générale ? Et puis comment la faire appliquer ? « Il y a une certaine prise de conscience actuellement, reprend l’universitaire. J’en veux pour preuve qu’à chaque fois qu’il y a eu une stigmatisation d’un accent, cela a eu un fort écho dans la société. Je pense au Premier ministre, Jean Castex, objet de nombreuses railleries ; mais aussi à cette journaliste de France 3 Toulouse qui avait été aussi raillée en 2018 par Mélenchon, député de… Marseille, ce qui ne manque pas de piquant. » Il ajoute : « Castex en est l’illustration parfaite : tout le monde le raille à cause de son accent, alors qu’il faudrait qu’on en soit fiers. Il a fait l’Ena, Sciences po, a été secrétaire général adjoint de l’Elysée… »

Il note : C’est vrai aussi que cette proposition veut instaurer un délit pénal dans le cadre de l’article 225 du Code pénal. Les gens qui se sentent discriminés n’auraient d’ailleurs pas trop de difficulté pour le prouver : les employeurs auxquels ils s’adressent ne s’en cachent pas. Il faut faire changer le regard de la société française. »

Un employeur que j’ai auditionné n’a pas hésité à me dire qu’une femme du Sud ne pourrait pas vendre un parfum place Vendôme ! »

Christophe Euzet

Évidemment, Christophe Euzet ne dit pas autre chose. Le député de la 7e circonscription de l’Hérault (Sète) précise : « J’ai déposé cette proposition de loi il y a un an, avant la crise du covid. Pourquoi ? Je suis universitaire, prof de droit public, issu des facultés de Montpellier et Toulouse. Je me suis aperçu en allant régulièrement à Paris d’une vraie condescendance dans la capitale. Le paradoxe, c’est qu’à l’Assemblée, les députés viennent de partout et donc les accents sont de partout : de Bretagne, du Midi, de l’Est, etc. Mais, dans la sphère publique, ils sont gommés, consciemment ou non… », maugrée le député. Ce dernier souligne que dans le panel des discriminations, c’est sans doute la seule qui ait été oubliée dans l’arsenal législatif. « Un employeur que j’ai auditionné n’a pas hésité à me dire qu’une femme du Sud ne pourrait pas vendre un parfum place Vendôme » !

« Handicap, opinions politiques, orientation sexuelle, discrimination envers les femmes, etc. : dans un pays où on lutte contre toutes les discriminations, une seule a été oubliée : les accents.

L’accent est l’ultime discrimination. « Le handicap, les opinions politiques, l’orientation sexuelle, la discrimination envers les femmes, etc. : dans un pays où on lutte contre toutes les discriminations, une seule a été oubliée, celle sur les accents. Et je ne parle pas seulement des accents français mais des accents français dans le monde. La Francophonie, c’est 250 millions de personnes qui parlent français, parfois avec un accent comme le premier ministre canadien, Justin Trudeau. Mais on parle aussi français en Afrique, en Belgique… »

Christophe Euzet complète : « Pour cette proposition de loi, je me suis appuyé sur les plus grands spécialistes. Et à ceux qui me rétorqueraient qu’il y a bien d’autres choses plus urgentes à faire, je leur réponds que je bosse en même temps sur des textes importants avec mon groupe, comme sur l’état d’urgence…! » Et que l’accessoire est parfois indispensable. Pour Michel Feltin-Pallas, la question est d’ailleurs bien plus sérieuse qu’il n’y parait. Rédacteur en chef à l’express, il a commis un bouquin documenté, J’ai un accent et alors ? (Michel Lafon).

Petit, gros… La différence fait rire. Mais là, c’est la question d’un accent qui se sent supérieur aux autres »

Michel Feltin-Pallas, auteur de J’ai un Accent et Alors ?

Il dit : « C’est loin d’être une affaire annexe. C’est même essentiel. Nous sommes 30 millions de Français à avoir un accent ! » Pour ce spécialiste, rédacteur en chef à l’Express et créateur d’une lettre baptisée Sur le Bout des langues, il affirme qu’il est aujourd’hui très difficile d’être embauché avec un accent autre que « l’accent standard, celui de la classe dominante, de la bourgeoisie parisienne. De la classe qui est au pouvoir. Notamment dans des professions de représentation (journaliste, avocat, acteur, etc.) où il faut prendre la parole en public. » Ce n’est pas celui d’un autre accent de la capitale, celui du sympathique titi parisien qui est valorisé.

Michel Feltin-Pallas décrypte : « Alors, oui, je soutiens cette proposition de loi parce que cette discrimination, très forte, est ignorée, souvent par les mêmes personnes qui défendent à juste titre, par exemple, la discrimination homophobe. » Il y a des exceptions que tout le monde connaît. De Michel Serres à Jean Castex en passant par son compère Jean-Michel Aphatie. « Mais ce ne sont que des exceptions. » Il ajoute : « Petit, gros… La différence fait rire. Mais là c’est la question d’un accent qui se sent supérieur aux autres. J’ai fait le tour de toutes les stations de France 3 dans le pays, eh bien chaque présentateur avait gommé son accent… »

Cette affaire traduit un mépris géographique et un mépris social. Cela crée une inégalité de fait qui dénie même au peuple sa manière de parler : un scandale. »

« Alors, soit c’est une tare génétique – et il faut le prouver – soit ce n’est pas le cas et on agit. » Cette loi, si elle est promulguée, est, pour Michel Feltin-Pallas, « faite pour marquer les esprits et favoriser une prise de conscience pour que d’ici 10, 20 ou 30 ans, ce ne soit plus un problème. Avec l’accent, on en est au même point que le vote des femmes il y a cent ans où on leur disait de rester dans leur cuisine… Cette affaire traduit deux choses : un mépris géographique (aux yeux de Paris, ce n’est toujours que la province) et un mépris social. Cela crée une inégalité de fait qui dénie même au peuple sa manière de parler : un scandale. » Il termine par une citation d’Alain Rey, linguiste mort il y a quelques jours : « Politiquement, la Révolution ont porté le peuple au pouvoir, linguistiquement, c’est la bourgeoisie… » Sans « l’assent »…

Olivier SCHLAMA

  • Les députés qui soutiennent le texte dont 18 de la région. Christophe Euzet, Nicole Le Peih, Alain Perea, Danièle Hérin, Coralie DubostSébastien Cazenove, Pierre Cabaré, Patrick VignalOlivier Gaillard, Françoise Dumas, Olivier Damaisin, Huguette Tiegnal, Yolaine de Courson, Jean-Michel Fauvergue, Laetitia Avia, Romain Grau, Patrice Anato, Nicolas Démoulin, Laurence Gayte, Hélène Zannier, Fabien Matras, Nicole Dubré-Chirat, Stéphane Mazars, Bruno Questel, Mireille Robert, Catherine Kamowski, Jean-Pierre Pont, Rémy Rebeyrotte, Didier Paris, Yannick Kerlogot, Paul Molac, Raphaël Gauvain, Yaël Braun-Pivet, Erwan Balanant, Nathalie Bassire, François Pupponi, Laurent Furst, Olivier Serva, Pierre Morel-À-L’Huissier, Jean-Michel Mis, Arnaud Viala, Jeanine DubiéSylvia Pinel, Michel Castellani, Olivier Becht, Pierre-Yves Bournazel, Paul Christophe, M’jid EL Guerrab, Agnès Firmin Le Bodo, Thomas Gassilloud, Antoine Herth, Dimitri Houbron, Philippe Huppé, Jean-Charles Larsonneur.

Source :  DIS-LEUR  Voir l'article